03 février 2008
Daniel Schneidermann : le web comme contre-pouvoir face à la presse
Et de deux ! Après la suppression d'un article du politologue Eric Dupin par la direction du Figaro, c'est au tour de Libération de censurer l'un de ses chroniqueurs, Daniel Schneidermann. Etude trop critique sur la popularité de Nicolas Sarkozy dans le premier cas, analyse dissidente sur la crise qui secoue Le Monde dans le second cas. Si Le Figaro a choisi de garder le silence, la justification de Libération touche au sublime : " Cette chronique (...) contenait un certain nombre d’attaques ad hominem violentes mettant en cause l’honorabilité des personnes citées (...) il n’est pas toujours interdit d’interdire". Tout cela dans l'édition de Libération célébrant Mai 68...
A l'occasion d'un débat organisé vendredi 1er février par la FNAC Odéon, Daniel Schneidermann est revenu sur cette censure et l'a replacée dans un contexte plus général : "La presse a un pouvoir considérable sans aucun contre-pouvoir en face d'elle (...) La corporation est extrêmement susceptible." C'est donc sans surprise qu'il avait assisté au mois de juin dernier à une autre suppression : celle de son émission Arrêt sur Images.
Mais l'aventure continue sur le web avec un site fonctionnant sans publicité et sans faire appel à de généreux et prospères parrains. Face au scepticisme des spécialistes du web, Daniel Schneidermann observe que "tous les connaisseurs d'Internet nous disaient que le pli du gratuit était pris et que personne ne paierait". Résultat : près de 30 000 internautes ont souscrit un abonnement de 30 euros pour l'année ou 12 euros pour les personnes en situation difficile, alors que le seuil de rentabilité était fixé à environ 10 000 abonnés. Certains bénéficient même d'un accès gratuit : étudiants sans le sou, particuliers en grande précarité...
L'équipe de six personnes vise une ambition précise selon Daniel Schneidermann : "le besoin de mémoire car la machine médiatique secrète de l'amnésie". Pour cela, le site Arrêt sur Images peut puiser dans les archives constituées tout au long des douze ans de l'émission diffusée sur France 5 (1995-2007). Ces archives sont propriété d'Arrêt sur Images et non pas de France 5...
Sur le même thème :
06 décembre 2007
La presse, un méta-pouvoir et une "arme de destruction massive"
La presse quotidienne parisienne se porte mal... La faute aux NMPP, dit-on dans les rédactions, qui en raison de leur monopole sur la distribution des journaux alourdit le prix de vente des quotidiens ; la faute à la publicité qui se détourne du papier pour investir Internet ; et, pourquoi pas, la faute aux lecteurs incapables de consacrer 1,20 euros à la prose journalistique parisienne... Jamais évoqué, le contenu éditorial dont la qualité ne saute pas spontanément aux yeux des lecteurs... Bernard Poulet, ancien rédacteur en chef de plusieurs hebdomadaires (Courrier International, L'Expansion, L'Evènement du jeudi...) ne mâche pas ses mots quant à l'offre éditoriale proposée par les quotidiens. Lors d'une conférence prononcée au mois de novembre 2006 devant le club Politique autrement, il dénonçait "les nouveaux mythes de la presse après mai 1968 (...) Avec « Libé », à partir de 1973, on assiste également au triomphe de
deux nouveaux mythes venus d’outre-Atlantique : celui du « nouveau
journaliste » et, assez vite après le « Watergate », celui du
journalisme d’investigation (...) Le « nouveau
journalisme » est la traduction du narcissisme moderne : le journaliste
n’est plus là pour raconter les événements tels qu’ils sont, mais pour
raconter la manière dont il les vit personnellement."
Bernard Poulet poursuit : "Le succès plus durable du « journalisme d’investigation » a quelque
chose à voir avec la volonté de la génération de Mai 68 de poursuivre
une forme d’activité militante par le journalisme, même si ce n’est
plus une presse de parti. La divine surprise pour les ex-gauchistes va
encore une fois provenir de l’Amérique avec l’affaire du Watergate :
deux journalistes font tomber Richard Nixon, le président des
États-Unis, l’homme le plus puissant du monde (...) Le journalisme apparaît alors comme une
formidable arme politique : si on a pu faire tomber Nixon, on doit
pouvoir en faire tomber d’autres ! Ce mythe dont l’arme fatale
s’appelle « investigation » va irriguer les pratiques journalistiques
françaises pendant plus de vingt ans. Beaucoup de nouveaux journalistes
sont dès lors convaincus que la presse peut être une « arme de
destruction massive » servant à mener dans la société des batailles
politiques dont l’objectif dépasse, transcende ceux des partis
politiques. La presse se prend alors pour un méta-pouvoir, chargé de
dire le bien et le mal, en position d’arbitrer qui a le droit (ou ne
l’a pas) de gouverner dans le pays."
Bernard Poulet est l'auteur d'un essai très critique sur les pratiques journalistique du journal Le Monde (Le pouvoir du Monde. Quand un journal veut changer la France). Sorti en 2003, cet ouvrage bien documenté avait été éclipsé par le succès du livre de Pierre Péan et Philippe Cohen, La face cachée du Monde.
A lire :
Sur le même thème :
18 juin 2007
La suppression d'Arrêt sur Images
La rumeur circulait depuis plusieurs semaines déjà... et a été rattrapée par la réalité : l'émission Arrêt sur images ne sera pas reconduite la saison prochaine selon une "source officieuse" citée par Le Point. Lors de la dernière émission diffusée hier, Daniel Schneidermann avait laissé transparaître ses inquiétudes sur le sort de l'émission alors que l'observatoire des médias Acrimed (proche de la mouvance altermondialiste) évoquait les "menaces" pesant sur Arrêt sur Images.
Il y a fort à parier que la suppression d'ASI réjouira de nombreuses chaînes de télévisions, et pas seulement TF1, qui étaient régulièrement épinglées par la veille scrupuleuse effectuée par l'équipe d'ASI. Toutes les semaines, des "manquements" aux règles élémentaires de la probité étaient révélés sans que cela ne bouleverse leurs pratiques. On se souvient comment une journaliste de France3 avait inventé la mort d'une rescapée de l'ouragan Katrina en 2005 afin de mieux coller à la réalité... Ce mensonge conscient n'avait provoqué ni sanction, ni scandale... On imagine le tohu-bohu si la manipulation avait été signée TF1...
Il est à noter que la suppression d'Arrêt sur Images intervient un an après la disparition du Premier pouvoir autre émission critique des médias. Présentée par Elisabeth Lévy sur France Culture pendant deux saisons, cette émission entendait porter une critique argumentée contre "le pouvoir croissant, parfois exorbitant des médias".
Sur le même thème :
09 janvier 2007
Le journalisme selon Jean Lebrun
Les auditeurs de France-Culture connaissent bien la voix iconoclaste de Jean Lebrun. Il fut une époque où elle accompagnait leur réveil (de 7 heures à 9 heures du matin) sur un ton savant, espiègle, joueur... et hors mode. Un vrai luxe ! Aujourd'hui, Jean Lebrun anime Travaux publics et, s'il donne volontiers la parole aux hommes politiques et aux intellectuels, il la laisse également à "des témoins dont le nom importe moins que l'expérience réelle".
En écho à cette émission, les éditions Bleu autour viennent de publier un petit ouvrage, Journaliste en campagne, dans lequel Jean Lebrun expose sa conception du métier de journaliste : "Le moins possible de dîners en ville, de coquetèles et de vernissages : je n'ai plus de temps ni de costumes pour cela." Cette stratégie d'évitement ("l'évitisme") "a ses inconvénients aussi. On n'obéit pas mais alors on ne devient jamais commandant : il faut savoir alors prolonger les charmes du poste de lieutenant, qui permet tout de même de critiquer ses supérieurs..."
La pratique du décentrement a permis à Jean Lebrun, ancien professeur agrégé d'histoire passé par La Croix et la revue Esprit, de jeter un regard lucide sur la presse parisienne : "En réalité, le mécontentement (...) touche tous les médias qui, se jugeant encore légitimes, mettent en vitrine des articles de référence pour une clientèle supposée assidue. Le Monde est contesté dans sa majesté, Libé, délaissé, France Inter, secouée."
Sur le même thème :
15 novembre 2005
Le Monde selon Fottorino
Difficile d'échapper au lancement de la nouvelle formule du Monde... A moins de se trouver en mission anthropologique en Irian Jaya, il était difficile d'échapper aux affiches, publicités et reportages vantant les mérites d'un journal réinventé (...) qui se transforme tout en restant fidèle à ses valeurs. Après avoir été sérieusement secoué en 2003 par les turbulences provoquées par le livre extrêment critique de Pierre Péan et Philippe Cohen, La face cachée du Monde, le quotidien a vu certains de ses lecteurs le quitter et ses ventes décroître dangereusement. Ce coup de semonce fut en réalité la partie publique d'une sourde bataille d'influence qui se jouait à l'intérieur de la vénérable maison. L'Express évoqua l'onde de choc qui saisit alors les milieux journalistique, politique et intellectuel.
Quelques mois plus tard, un autre livre signé Bernard Poulet, tout aussi critique avec le quotidien de référence, n'eut pas le même succès en dépit de son grand intérêt : Le pouvoir du Monde mettait à l'épreuve la ligne éditoriale du journal : manoeuvres de destabilisation, prétention à dire le bien et le mal, course aux scoops, bataille idéologique menée contre l'Etat... Bref, le navire amiral de la presse française prenait l'eau de toutes parts...
Aussi était-il temps de procéder à une transformation -révolution ?- du Monde... Celle-ci a été confiée à Eric Fottorino dans un souci revendiqué d'être moins arrogant et peut-être moins justicier, rompant ainsi avec la pratique journalistique d'Edwy Plenel, très décriée jusqu'au sein de la rédaction.
Eric Fottorino était l'invité de la salutaire émission Le premier pouvoir diffusée sur France Culture le samedi matin à 8h00 et présentée par Elisabeth Levy. Il revient sur les errements du passé et s'interroge sur les défis lancés au Monde et à la presse quotidienne en général.
L'émission est disponible ici.
31 octobre 2005
Les bonus d'Arrêt sur Images...
L'on ne saurait trop conseiller le visionnage intégral de l'émission "Arrêt sur Images" disponible pendant une semaine sur le site de l'émission. D'abord parce qu'elle est diffusée sans montage, soit une durée de près d'une heure et quinze minutes contre cinquante deux minutes lors de la diffusion hertzienne dominicale. Ensuite, et surtout, parce qu'une caméra continue à tourner après le générique de fin pendant deux à trois minutes. Ce bonus, par le ton moins convenu des animateurs et des invités (tutoiement, confessions, prises de bec...), résonne comme une catharsis : après la discipline de l'enregistrement, la parole se fait moins policée... Lors de l'émission consacrée à "De Gaulle, Mitterrand : grandeur et intimité", Daniel Schneidermann devise -hors diffusion- avec l'une de ses invités, Ariane Chemin (co-auteur d'Une famille au secret) lorsque cette dernière rapporte que l'une des filles du Président Jacques Chirac, Laurence, se rend régulièrement dans la résidence présidentielle de Souzy-la-Briche pour y pratiquer l'équitation grâce au savoir-faire de l'écuyer qui accompagnait déjà Mazarine Pingeot, la fille cachée du Président François Mitterrand... "Chirac reproduit le même système..." ajoute Ariane Chemin. "Pas tout à fait..." objecte Daniel Schneidermann.
Rappelons que le livre d'Ariane Chemin et de Géraldine Catalano relate le secret qui entourait la seconde famille longtemps secrète de François Mitterrand, "l'un des aspects les plus méconnus de l'ère Mitterrand"...
15 août 2005
Concentration des médias
Le Sénat met en ligne les actes du colloque consacré à la concentration des médias en France. Cette journée d'études a eu lieu le 9 juin 2005 et a réuni de nombreux experts et acteurs du monde médiatique. Signe des temps, les médias traditionnels (presse écrite et audiovisuelle) ont dû partager la tribune avec les protagonistes de la nouvelle scène journalistique : animateurs de blogs, créateurs de sites d'information alternatifs... Quatre tables rondes étaient proposées :
- Concentration des médias : état des lieux
- Comment concilier l'économie et l'information ?
- Internet et émergence de la presse gratuite
- Médias du futur : quels scénarii pour demain ?
Parmi les intervenants, Jean-François Kahn (directeur de Marianne) , François d'Orcival (président de la Fédération nationale de la presse française) , Patrick Eveno (Société pour l'histoire des médias), Marc Tessier (président de France Télévisions) , Serge July (directeur de Libération), Loïc Le Meur (Europe Six Apart et bloger)...