Casus Belli

Géopolitique - Politique - Société

28 septembre 2008

Les élites et leur passion pour le discours hors-sol

marcel_gauchetOn ne dira jamais assez à quel point la pensée de Marcel Gauchet peut aider l'homme contemporain à comprendre la société dans laquelle il vit. Dans un remarquable entretien publié par Causeur, le philosophe est invité à plancher sur la responsabilité des élites dans "la dépression nationale" que traverse la France depuis plusieurs décennies.
Au risque de passer pour réactionnaire, Marcel Gauchet estime que la formation classique jadis enseignée dans les écoles françaises "possédait l'immense qualité de véhiculer un langage commun dans lequel la société se reconnaissait. Sans avoir besoin d'y penser, les membres des classes dirigeantes parlaient un langage que tout le monde comprenait à peu près. Aujourd'hui, ils tiennent un discours hors-sol dans lequel les populations n'entrent pas et qu'elles rejettent  avec d'autant plus de vigueur qu'il heurte les traditions les plus profondes de l'histoire intellectuelle de ce pays". Ce constat ne conduit cependant pas Gauchet à faire porter la responsabilité du malaise français sur les seules élites : "la société française est prisonnière d'un passé qui fait qu'elle attend l'essentiel de l'Etat. On peut le déplorer, vouloir la changer sur ce point, mais c'est ainsi. Les Français veulent un roi qu'ils veulent guillotiner"...
L'immigration apparait comme un objet d'étude particulièrement significatif pour saisir le dialogue de sourds qui caractérise les relations entre les élites et le peuple. Selon Marcel Gauchet, l'immigration est "l'exemple même du désastre politique français. En Europe, la France était le seul pays à avoir une tradition d'immigration, avec une assez remarquable réussite au total, au-delà des accidents de parcours plus ou moins graves. Ce qui aurait pu devenir un atout est devenu un handicap dans le contexte où l'immigration s'est imposée comme une donnée constitutive de la vie des sociétés européennes. Le modèle français classique était républicain et assimilationniste. Il a été pris à contrepied par les nouvelles exigences en matière d'identité culturelle et personnelle. L'individualisme, c'est aussi cela". Traduction médiatique du fossé entre la France d'en haut et la France d'en bas : "une campagne de mépris ahurissante, de la part du gratin, envers ces petits blancs racistes et "fermés". Nous sommes dans un pétrin inextricable. Tout est à refaire et les candidats ne se bousculent pas"...

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19 juillet 2008

Rions un peu sur la banquise...

gorceLes abonnés du Monde.fr connaissent bien les Indégivrables, ces irrésistibles petits manchots dessinés par Xavier Gorce. Chaque matin, la check list du vénérable quotidien propose les aventures polaires  de l'oiseau marin dont les préoccupations ne sont pas très éloignées de celles du genre humain : problèmes financiers, inhumanité du monde contemporain, conformisme, crétinisme ambiant...
Publiées par les éditions Inzemoon, les aventures des Indégivrables en sont à leur troisième tome : Un léger tassement conjoncturel mais les fondamentaux sont bons...

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30 janvier 2008

Régis Debray vu par la London Review of Books

debrayLa prestigieuse London Review of Books propose cette semaine un long article consacré à Régis Debray et à sa passionnante biographie parue en 1996 Loués soient nos seigneurs (Praised be our Lords en version anglaise). "Régis Debray a mené la plus remplie des vies, faite d'idéologie, de débat et d'action" souligne le traducteur et critique Jeremy Harding.
L'auteur revient sur la relation que Régis Debray entretient avec la France, l'idée révolutionnaire, l'engagement physique ainsi que les liens qu'il a noués avec quelques personnalités majeures de la seconde partie du XXème siècle : Fidel Castro, Ernesto Che Guevara, Salvador Allende, François Mitterrand. Des liens très complexes, mélange d'admiration et d'éloignement, qui le mènent finalement à la figure incontournable de Charles de Gaulle.

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29 novembre 2007

"La mort de la culture française" selon le Time

time"Jadis admirée pour l'excellence de ses écrivains, artistes et musiciens, la France n'est plus qu'une puissance fanée dans le marché culturel global." L'hebdomadaire américain Time pose un regard extrêmement sévère sur l'état de la culture française et l'écho qu'elle suscite dans le monde : "Seule une poignée de romans contemporains trouvent à se faire éditer en dehors de la France (...) l'industrie du cinéma doit reconquérir la valeur qui était la sienne dans les années 60 quand François Truffaut et Jean-Luc Godard inventaient de nouvelles grammaires cinématographiques (...) Paris, lieu de naissance de l'impressionnisme et du surréalisme, a été supplantée, en termes commerciaux du moins, par New York et Londres (...) la France possède encore des compositeurs et des chefs d'orchestre de réputation internationale  mais rien à voir avec Debussy, Ravel, Satie et Milhaud."
Le Time conseille aux Français "d'arrêter de pleurnicher sur son déclin et de commencer à applaudir le ferment qui se trouve aux marges, la France pourra alors recouvrer sa réputation en tant que puissance culturelle".

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25 août 2007

Et si c'était niais ? (La rentreé littéraire assassinée)

fiorettoLes milieux littéraires parisiens n'étant pas prédisposés à l'humour et à l'auto-dérision, on appréciera d'autant plus le pastiche de Pascal Fioretto, Et si c'était niais ? 220 pages de parodies qui mettent  en pièce les incontournables écrivaillons que l'on reconnaîtra sans peine : Denis-Henri Lévy (Barbès Vertigo), Christine Anxiot (Pourquoi moi ?), Fred Wargas (Tais-toi si tu veux parler), Marc Levis® (Et si c’était niais ?), Mélanie Notlong (Hygiène du tube (et tout le tremblement)), Pascal Servan (Ils ont touché à mes glaïeuls (Journal, tome XXII)) , Bernard Werbeux (Des fourmis et des anges), Anna Galvauda (Quelqu’un m’attend, c’est tout), Frédéric Beisbéger (64 %)...
Extrait de Barbès Vertigo de Denis-Henri Lévy (DHL...) : "L'eau glacée sur mon visage finit de me ramener à la réalité (...) La terreur me fît lâcher le téléphone. Durant quelques secondes, je perdis la vista . Comme si l'effroi m'avait dépouillé à jamais de ma clairvoyance sur le monde, le sens de la vie et de l'histoire, le bien et le mal, le vrai et le faux, le laid et le beau, la droite et la gauche... Je me précipitai à tâtons dans la salle de bains et m'aspergeai à nouveau le visage. Peu à peu, serrant des deux mains le bord gluant du lavabo, je retrouvai mon calme et cette intelligence déductive qui m'avait si souvent hissé au-dessus de mon époque. Je commençai par la plus troublante des interrogations : Qui savait que j'étais là ? Je ne trouvai qu'une effarante réponse : Personne ! Je passai ensuite mentalement en revue la liste de mes ennemis possibles et les regroupai en quatre grandes catégories : les médiocres, les salauds, les jaloux et Florian Zeller."

Un blog (peu actif) accompagne le lancement de ce pastiche rafraîchissant.

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06 juin 2007

Deux journées autour de Marcel Gauchet

marcel_gauchetDepuis trois décennies, Marcel Gauchet occupe une place singulière au sein de l'intelligentsia française : issu d'une famille très modeste (un père cantonnier et gaulliste, une mère couturière et un environnement catholique très marqué), élève de l'Ecole normale d'instituteurs, il tranche avec le monde intellectuel parisien grandi dans les beaux quartiers de Paris et passé par Normale Sup.
Ses recherches ont porté tout à la fois sur la philosophie politique, le monde psychiatrique, le domaine de l'éducation... Les médias semblent découvrir depuis quelques années son sens aigu du monde contemporain et l'acuité de ses analyses politiques. Pourtant, presque inconnu du grand public, Marcel Gauchet peut continuer de prendre le bus 86 à Saint-Germain des Prés vers 20h00 - toujours installé à la même place... - sans être dérangé par les voyageurs de cette ligne prospère.
L'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) organise un colloque autour de la pensée de Marcel Gauchet les 18 et 19 juin prochains.

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29 mai 2007

Des pianistes chinois par dizaines de millions !

Lang_LangEn 1966, Jacques Dutronc commit une grinçante et increvable chanson : "Et moi, et moi, et moi..." dans laquelle il égrenait la croissance démographique des "700 millions de Chinois", "80 millions d'Indonésiens", "3 ou 400 millions de Noirs", "300 millions de Soviétiques", etc... On pourrait parodier le texte de cette remarquable ritournelle pour comprendre la déferlante chinoise dans le domaine du piano.
Selon un très intéressant article publié par Le monde de la musique (n°321 - juin 2007), le nombre de pianistes en Chine se compte en dizaines de millions : "Vingt ? Quarante millions ? (...) Difficile d'obtenir des chiffres fiables, mais le développement exponentiel des écoles de musique  et des ventes de piano est un indice fort. Cet engouement prodigieux est devenu un phénomène de société  (...)"
Il est bien connu qu'en Chine communisme et économie de marché font bon ménage, tout comme musique classique et enrichissement personnel : "La folie du piano en Chine a permis à certains de s'enrichir. C'est le cas du pianiste Liu Shikun (...) Il avait été jeté en prison pendant la Révolution culturelle, où on lui avait brisé les doigts. Aujourd'hui, il a fondé 60 écoles dans toute la Chine et se vante d'avoir 400 000 élèves !"
Les chiffres donnent le vertige mais le talent est-il au rendez-vous ? "Le pianiste Jacques Rouvier, professeur au Conservatoire de Paris, a présidé un concours national à Pékin (...) : Ce qui me frappe chez les jeunes Chinois, c'est leur enthousiasme et leur motivation. Le niveau est très élevé, mais ils jouent comme leurs parents conduisent une voiture : pour gagner quelques centimètres, ils sont prêts à prendre tous les risques sans respecter aucune règle. Leur jeu est brillant mais manque de profondeur. Leurs professeurs sont des managers qui les entraînent au sens sportif du terme."
Il n'en reste pas moins que les pianistes chinois, tel le très médiatique Lang Lang, commencent à s'illustrer dans les concours internationaux. Un jour viendra probablement où des quotas par nationalité seront établis si l'on veut donner leur chance aux milliers de musiciens roumains, chiliens ou français face aux millions de Chinois.

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20 mars 2007

Apostrophes (Bernard Pivot), émission à revoir

bernard_pivotFrance Inter propose tout au long de cette semaine un programme consacré à l'émission Apostrophes que Bernard Pivot anima de 1975 à 1990. Il est possible d'écouter ce programme sur le site de France Inter. Lundi : Alexandre Soljenitsyne ; mardi : les grandes dames d'Apostrophes ; mercredi : les rencontres improbables...
L'Institut national de l'Audiovisuel met à disposition 724 numéros d'Apostrophes ! A visionner gratuitement.

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23 février 2007

Bénureau, pas vu à la TV

b_nureauC'est peu dire que la télévision moderne aime les humoristes... enfin ceux dont le discours est policé et conforme aux normes du moment : des bons sentiments pour être célébrés par Canal +, ce qu'il faut de d'indignation pour être adoubés par Télérama, etc...  Certains de ces humoristes sont souvent dépourvus du moindre talent sauf celui de se faire inviter sur toutes les chaînes... au point d'avoir développé un solide don d'ubiquité puisqu'on les retrouve parfois le même jour, à la même heure sur des chaînes concurrentes...
C'est peu dire que Didier Bénureau est discret dans les médias... Est-il (déjà) tricard ? Ou a-t-il décidé, une bonne fois pour toutes, de boycotter les "talk show" et les "stand up" ? Cela ne l'empêche pas de remplir soir après soir le Studio des Champs-Elysées pour jouer son spectacle BOBO. Campant un Vincent Delerm plus vrai que nature ("Tu lisais un roman de Kundera... écrit avec des caractères Helvetica..."), Bénureau fait un sort sans concession aux Bobos... et, en passant, parle pas mal de ses propres bobos. Lorsqu'il prend les traits d'un improbable prêtre transsexuel belge, on se croirait dans la cathédrale Saints-Michel-et-Gudule de Bruxelles !
Délirant et irrésistible sketch que celui de l'épouse du député : n'ayant plus vingt ans depuis longtemps, la vioque est encore dotée d'un solide appétit sexuel et picole encore plus que le Capitaine Haddock. Elle se souvient de sa jeunesse ("J'avais des sacrés nibards à l'époque...") lorsque son mari, rêvant d'un poste de ministre, l'envoya auprès du Président Georges Pompidou pour quémander un maroquin dans le gouvernement ("Ah ! Pompidou... Quel homme d'Etat ! Quelle classe ! Je l'ai sucé... et mon mari n'a jamais été ministre... même pas Secrétaire d'Etat !")
Le meilleur est pour la fin : Bénureau en artiste de gauche ("Le monde serait plus beau s'il n'y avait que des artistes !") qui compense sa saloperie naturelle par un discours très tendance ("Je suis pour le progrès... vous voyez bien... la mouvance de l'indignation ! Je connais Pierre Arditi...!)
C'est peu dire que Bénureau ne fait rien pour passer dans les médias...

A regarder :

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21 novembre 2006

Maoïstes... (Made in USA ?)

maosLes années 1970 ont accouché d'une engeance, les maoïstes, qui ont beuglé les bienfaits de la Révolution culturelle prolétarienne chinoise. L'écrivain Morgan Sportès propose un roman particulièrement décapant (Maos) consacré à la trajectoire politique, sociale et culturelle des maoïstes français. Son "héros", Jérôme, est un ancien mao reconverti dans une grande maison d'édition parisienne. Rangé des actions violentes, il s'est installé dans une vie bourgeoise ou pullulent désormais nombre de ses anciens camarades. Lors d'un dîner, ceux-ci se livrent à une diatribe contre... les ouvriers : "Les ouvriers ne veulent pas faire la révolution ! (...) Pas moyen d'électriser les masses... Sur les trois cents prolos, hommes et femmes, de l'usine, français, maghrébins, sans compter deux maliens, et après quatre mois d'efforts, je n'en avais converti aucun (...) J'appris à parler simple, direct, concret, "peuple", pour que mes arguments portent mieux (...)  Mais ils m'ont ri au nez pour la plupart. Ils préféraient causer football.Tiercé."
Maos est également un intéressant (contestable ?) témoignage sur la manipulation des groupuscules extrémistes. Les personnages de Morgan Sportès en arrivent à se demander s'ils ne sont pas les pantins d'une stratégie d'influence qui les dépasse : "Pourquoi les Américains, depuis la Seconde Guerre mondiale, avaient sollicité, favorisé, financé tout ce qu'il y avait de plus ridicule dans la nouvelle gauche post-stalinienne, en matière de sciences humaines de littérature et d'art ! (...) Les Américains ont voulu se débarrasser de De Gaulle (...) mais avec des moyens plus subtils que ceux utilisés contre Allende au Chili parce que la France n'était pas un pays du tiers-monde. Une énorme machine de propagande s'est déclenchée, entre autres aux Etats-Unis." Le doute des maos s'épaissit : "Les maos et divers groupes gauchos ont-ils été, naïvement pour la plupart (mais à leur tête quelques agents conscients devaient se trouver) des créatures des services secrets yankees. Par le biais parfois des services espagnols ou portugais de Franco et Salazar ?... (...) En Hollande et en Suisse, des groupes maos ont été créés de toutes pièces par la CIA, pour pénétrer les autres groupements gauchistes, dont la bande à Baader, et déstabiliser les partis communistes... Ce sont ces gens-là qui en 1969, en Italie, ont foutu des bombes, attribuées aux anarchistes, pour discréditer le mouvement social... En Italie, le sang a coulé. En France, de façon un peu moins brutale, le même processus a eu lieu..."

En écho à son roman, Morgan Sportès vient de mettre en ligne Mao et Moa, un article que vous ne lirez pas dans la page Débats du Monde.

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