30 novembre 2005
Les nouveaux mondes rebelles
Les éditions Michalon ont eu l'excellente idée de publier une nouvelle édition des Mondes rebelles publiés pour la première fois en 1996 : Les nouveaux mondes rebelles. Sous la direction de Jean-Marc Balencie et Arnaud de La Grange, une vingtaine de chercheurs ont procédé à un large tour d'horizon des conflits qui embrasent la planète, qu'ils soient inter-étatiques ou internes aux nations. De la guerre civile qui secoue la Colombie et la Côte d'Ivoire aux multiples scénarii qui se font jour en Corée du Nord ou dans le Caucase, ce remarquable ouvrage présente la géopolitique contestataire selon le modèle classique : les acteurs, les enjeux, la prospective. Une cartographie thématique vient compléter le propos : implantation islamiste en Algérie, rébellions en Afghanistan, territoires aymaras en Amérique du Sud, zones de tension en Inde, ethnies en Irak... Il est à noter que les analyses présentées par les auteurs de ce livre présentent l'avantage de ne pas être polluées par l'idéologie et font place aux faits replacés dans leur contexte géographique, historique, politique, démographique...
En vente, aux environs de 30 €, à la FNAC, sur Amazon...
Il existe une édition Junior destinée à un public plus jeune : Mondes rebelles Junior.
28 novembre 2005
L'influence néoconservatrice en Europe
Le Royaume-Uni serait-il devenu le centre d'influence néoconservatrice en Europe ? Il est permis de le croire depuis le lancement le 22 novembre dernier d'un nouveau centre de réflexion proche des milieux néoconservateurs nord-américains : The Henry Jackson Society. Ce think tank affiche l'ambition de promouvoir une stratégie offensive afin d'aider les pays qui n'en sont pas dotés à adopter un fonctionnement libéral et démocratique, et se réserve la possibilité d'user d'un large éventail d'actions allant de la carotte (diplomatie, économie, culturelle ou politique) au bâton (dimension militaire si nécessaire). Dès lors, nul ne sera surpris de trouver les noms de Robert Kagan, William Kristol et Richard Perle au sein comité de soutien de cette fondation, tous trois éminents représentants de la pensée néoconservatrice et pourfendeurs de la vieille Europe. Robert Kagan avait consacré en 2003 un essai remarqué (La puissance et la faiblesse) dans lequel il fustigeait l'Europe et sa vision kantienne du monde, celle d'une paix perpétuelle... Pour mieux opposer l'approche états-unienne basée sur la puissance.
Selon The Guardian et The Sunday Times, la fondation aurait en réalité pour objet de rallier la gauche britannique à la vision nord-américaine des relations internationales. L'on se souvient en effet que Tony Blair avait été confronté à une sérieuse fronde d'une parti du parti travailliste après le soutien qu'il avait apporté à la décision du président George W. Bush d'envahir l'Irak. L'envoi de 30 000 soldats britanniques avait provoqué de fortes tensions parmi les députés du Labour.
Cette volonté d'ancrer durablement le Royaume-Uni dans le camp néo-conservateur s'inscrit dans une dynamique relativement claire : isoler la France et l'Allemagne et réduire leur influence au sein de l'Union euorpéenne. Tout au moins tant que Nicolas Sarkozy ne sera pas à l'Elysée...
25 novembre 2005
J. Rendon, l'homme qui a vendu la guerre d'Irak
Rolling Stone publie un article passionnant consacré à John W. Rendon, l'homme qui a vendu la guerre (d'Irak) et au cabinet de communication qu'il a créé en 1981, The Rendon Group.
Dans les mois qui suivirent les attentats du 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont cherché à accréditer la thèse selon laquelle l'Irak de Saddam Hussein détenait des armes de destruction massive. Le ministère de la Défense passa un contrat avec le Rendon Group pour diffuser cette fausse information auprès des médias les plus influents. Opération réussie puisque le 20 décembre 2001, The New York Times consacrait sa une au transfuge irakien qui révèle les 20 sites cachés abritant des armes. L'auteur de cet article était Judith Miller qui vient de quitter le quotidien new-yorkais à la suite de désaccords avec sa rédaction en chef. Le succès de ce modèle d'intoxication s'inscrit dans la décision du Pentagone de recourir à des "opérations psychologiques clandestines en direction de publics au sein des nations amies (...) afin de présenter sous un jour favorable" la politique états-unienne. Selon un récent rapport réalisé par le Congrès, le ministère de la Défense considère que la "puissance du combat peut être améliorée par des réseaux de communication et des technologies qui permettent de contrôler et de manipuler l'information".
Rolling Stone affirme par ailleurs que "la moitié du travail de la CIA est désormais accomplie par des sociétés privées" dont Rendon qui est l'une des plus influentes de Washington.
Casus Belli avait consacré, le 27 juillet 2005, un billet à John W. Rendon, le "combattant de l'information"...
23 novembre 2005
La dame de fer et le Sphinx
"Avec ses quatre sous-marins nucléaires elle menace de déclencher une frappe nucléaire contre l'Argentine si je ne lui fournis pas les codes secrets qui permettent de neutraliser les missiles que nous avons vendus aux Argentins..." The Guardian rapporte les propos qu'aurait tenus l'ancien président François Mitterrand à propos des pressions exercées par Margaret Thatcher dans la guerre qui l'opposa en 1982 à l'Argentine à propos des îles Malouines. Cette citation se trouve dans le livre d'Ali Magoudi qui sort cette semaine aux éditions Maren Sell : Les rendez-vous : François Mitterrand sur le divan. Ali Magoudi fut le psychologue de François Mitterrand et, à ce titre, aux avant-postes de la pensée mitterrandienne.
Il est vrai que la France était indirectement impliquée dans cette guerre dans la mesure où des avions Super-Etendard argentins de fabrication française avaient détruit un destroyer britannique (le Sheffield) grâce à un missile Exocet (français lui aussi...).
Le 9 mars 1982, un commando argentin s'empara de l'une des îles Malouines (Falkands selon les britanniques, Malvinas selon les Argentins...) qui appartenaient depuis 1833 au Royaume-Uni. Margaret Thatcher réagit immédiatement et envoya sur zone 51 navires de guerre et 54 bateaux de commerce réquisitionnés, soit 25 000 soldats au total. François Mitterrand prit rapidement fait et cause pour le Royaume-Uni : "Nous sommes les alliés des Anglais, pas de l'Argentine. La Grande-Bretagne est notre alliée, instinctivement je la soutiens."
"J'ai tendance à me croire utile..." André Malraux
Radio-Canada propose la rediffusion d'un entretien d'André Malraux réalisé au mois d'octobre 1967 à l'occasion de la sortie des Antimémoires. Alors ministre des Affaires Culturelles, Malraux s'exprime d'une voix profonde pas encore altérée par la maladie sur son "accord total avec les théologiens" à propos de Dieu, sur la lampe de Napoléon qui éclaire son bureau, les femmes et le féminisme, la justice sociale, le tiers-monde en devenir, son admiration pour De Gaulle et Mao...
Le ministère de la culture a commémoré en 2001 le centième anniversaire de la naissance de l'écrivain-ministre.
22 novembre 2005
Un anniversaire injustement passé sous silence...
La Corée du Nord est une intarissable source d'émerveillement pour les amateurs de régimes surannés : culte de la personnalité, autarcie économique, paranoïa aigüe, services secrets omniprésents, enlèvements d'étrangers, défilés militaires impeccables... N'était l'effroyable réalité du régime nord-coréen, l'on pourrait sourire des affiches qui célèbrent le 60ème anniversaire du régime fondé par Le Grand Leader Kil Il Sung...



21 novembre 2005
Le malaise français
A l'embrasement des banlieues a répondu un bruit médiatique unique ou presque : les émeutiers sont des victimes frappées par la discrimination raciale et "la violence est souvent le seul mode d'expression dans ces quartiers"... (Libération du 14 novembre 2005). Cette interprétation exclusive a dominé la presse française ainsi que la presse européenne alors qu'en Russie, aux Etats-Unis et en Israël les médias ont fait écho à d'autres interprétations. Pour des raisons différentes, ces trois pays ont pris l'habitude de désigner la France, mais aussi l'Union Européenne, comme une zone en voie d'islamisation en raison d'une démographie chancelante... La notion d'Eurabie est apparue au sein des milieux néoconservateurs états-uniens et a donné lieu à une rencontre organisée par le Hudson Institute au mois de février 2005. Ce point de vue semble assez répandu de Moscou à Tel Aviv.
A l'occasion de ces violences urbaines, mais aussi du vote négatif au référendum sur le Traité constitutionnel européen, Alain Finkielkraut a consacré sa dernière émission Répliques au malaise français. Ses deux invités étaient Jacques Julliard (éditorialiste au Nouvel Observateur et directeur d'études à l'EHESS) et Jean-Pierre Le Goff (sociologue). "Qui est capable de dire la vérité tout entière...?" s'est écrié Jacques Julliard à propos des émeutes et surtout de leur traitement médiatique et politique. Et de pourfendre les "discours d'intimidation" tenus par une gauche idéologiquement prisonnière de l'extrême-gauche envers quiconque essaie de comprendre cette violence au-delà du misérabilisme social. "Un mai 68 des commentateurs..." constata Alain Finkielkraut. Jean-Pierre Le Goff insista sur les "phénomènes de desaffiliation identitaire" qui sont à l'oeuvre en France plutôt que sur le facteur social qui serait la cause exclusive des émeutes.
Tous trois se sont retrouvés pour en appeler à une gauche courageuse et capable d'affronter le monde réel sous peine de s'éloigner encore plus de couches populaires. Sans grand espoir semble-t-il...
L'émission Répliques est diffusée le samedi à 9h07 sur France-Culture (93.5 Mhz). Il est également possible de l'écouter ici.
Jacques Julliard est l'auteur de "Le malheur français" publié chez Flammarion.
Jean-Pierre Le Goff vient de publier un article dans Le Débat n° 136. Il est par ailleurs l'auteur de plusieurs essais consacrés à la démocratie, à l'éducation, aux mouvements sociaux. L'on signalera l'analyse sans concession qu'il fit de Mai 68 dans un livre publié en 1998 aux editions La Découverte : "Mai 68, l'héritage impossible". Il est également possible d'écouter la conférence qu'il prononça le le 18 mai 2000 dans le cadre de l'Université de tous les savoirs.
La guerre des ondes (suite)
En écho aux billets postés le 16 septembre 2005 et le 22 juillet 2005, l'on apprend que les Etats-Unis envisagent détendre la diffusion de la chaîne de télévision anti-castriste TV Marti à l'ensemble du continent latino-américain. Selon une enquête menée par l'agence fédérale Broadcasting Board of Governors, dont l'objet est d'apporter de l'information dans le monde entier en 61 langues, TV Marti pourraît accroître sa diffusion en langue espagnole au-delà de Cuba qui est pour l'instant le seul point de diffusion de la chaîne.
Ce projet constitue une riposte au récent lancement de la chaîne TeleSur financée par le pétrole vénézuélien et résolument hostile à la diplomatie de Washington dans la région. D'inspiration bolivarienne, les programmes de TeleSur entendent dénoncer l'hégémonie des médias nord-américains en Amérique latine et l'impérialisme culturel qui les accompagne.
La bataille pour gagner les coeurs et les esprits ne fait que commencer...
18 novembre 2005
De l'influence de la France aux Etats-Unis
Selon une enquête réalisée par l'institut d'études Pew Research Center, la France verrait son influence décliner aux Etats-Unis. A la question "Quels sont les alliés des Etats-Unis qui seront les plus/moins influents ?", la France est la nation la plus souvent citée quant à la baisse de son influence. Ce sondage a été mené auprès de 520 leaders nord-américains dans les domaines des médias, de la diplomatie, de la haute administration, des chercheurs, de la défense, des sciences et de la religion. Parmi eux, les militaires sont les plus nombreux à estimer que la France verra son influence décroître aux Etats-Unis. Cet effacement des positions françaises se ferait au profit de l'Inde et de la Chine.
Cette enquête doit être relativisée par l'article publié aujourd'hui par le Washington Post selon lequel les services de renseignement français et états-uniens entretiennent de très fructueuses relations dans le cadre d'un réseau international de renseignement mis en place par la CIA. Destiné à coordonner la lutte contre le terrorisme, ce réseau, décidé après les attentats du 11 septembre 2001, regroupe une vingtaine de pays dont les officiers travaillent de concert afin de pénétrer les organisations terroristes et déjouer leurs projets. Le Washington Post écrit que "à Paris, en dépit de l'acrimonie franco-américaine ravivée par l'invasion de l'Irak en 2003, la CIA et les services français de renseignement ont créé l'unique centre multinational d'opérations, et ont procédé à des actions vigoureuses dans le monde entier." L'on avait appris l'existence de cette structure anti-terroriste secrète basée à Paris en juillet 2003. Baptisée Alliance Base, son existence n'avait pas été démentie par le ministre français de la Défense Michèle Alliot-Marie.
Depuis 2003, la France fait l'objet outre-atlantique d'une campagne de presse particulièrement vive. Il existe cependant encore des sanctuaires de l'amitié franco-américaine. L'Association Française de Harvard regroupe des étudiants, des anciens étudiants et des professeurs francophones de la prestigieuse université du Massachusetts. Comptant une centaine de membres actifs, elle vise a améliorer "les relations transatlantiques dans toutes leurs dimensions." L'association a publié cette année le premier numéro de sa revue Harvard French Review qui accueille des contributions de Stanley Hoffmann, Boutros Boutros-Ghali, Jean-François Copé et Hervé de Charette.
De façon plus anecdotique, l'on pourra consulter le site d'un citoyen français né aux îles Saint-Pierre et Miquelon et expatrié depuis dix ans aux Etats-Unis. Témoin de la "francophobie latente qui sévit aux Etats-Unis d'Amérique", Marc Saint-Aubin du Cormier (!) met à la disposition des publics nord-américains et français des documents sur l'histoire des relations entre les deux pays.
Enfin, l'on signalera un colloque organisé par l'Institut Charles de Gaulle et consacré à "De Gaulle et les présidents des Etats-Unis".
15 novembre 2005
Le Monde selon Fottorino
Difficile d'échapper au lancement de la nouvelle formule du Monde... A moins de se trouver en mission anthropologique en Irian Jaya, il était difficile d'échapper aux affiches, publicités et reportages vantant les mérites d'un journal réinventé (...) qui se transforme tout en restant fidèle à ses valeurs. Après avoir été sérieusement secoué en 2003 par les turbulences provoquées par le livre extrêment critique de Pierre Péan et Philippe Cohen, La face cachée du Monde, le quotidien a vu certains de ses lecteurs le quitter et ses ventes décroître dangereusement. Ce coup de semonce fut en réalité la partie publique d'une sourde bataille d'influence qui se jouait à l'intérieur de la vénérable maison. L'Express évoqua l'onde de choc qui saisit alors les milieux journalistique, politique et intellectuel.
Quelques mois plus tard, un autre livre signé Bernard Poulet, tout aussi critique avec le quotidien de référence, n'eut pas le même succès en dépit de son grand intérêt : Le pouvoir du Monde mettait à l'épreuve la ligne éditoriale du journal : manoeuvres de destabilisation, prétention à dire le bien et le mal, course aux scoops, bataille idéologique menée contre l'Etat... Bref, le navire amiral de la presse française prenait l'eau de toutes parts...
Aussi était-il temps de procéder à une transformation -révolution ?- du Monde... Celle-ci a été confiée à Eric Fottorino dans un souci revendiqué d'être moins arrogant et peut-être moins justicier, rompant ainsi avec la pratique journalistique d'Edwy Plenel, très décriée jusqu'au sein de la rédaction.
Eric Fottorino était l'invité de la salutaire émission Le premier pouvoir diffusée sur France Culture le samedi matin à 8h00 et présentée par Elisabeth Levy. Il revient sur les errements du passé et s'interroge sur les défis lancés au Monde et à la presse quotidienne en général.
L'émission est disponible ici.