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Casus Belli

Géopolitique - Politique - Société

10 novembre 2005

Emeutes, un aller simple Los Angeles-Saint Denis

jeudi11"47 morts, plus de 2 000 blessés, les émeutes les plus meutrières de l'après-guerre..." Les banlieues de Paris, Lyon, Dijon, Pau, Rennes... ? Non, ce titre est emprunté à un article du Monde du 5 mai 1992 après une semaine de violences qui avaient ravagé certains quartiers de Los Angeles.

Un petit jeu : remplacez "Los Angeles" par "banlieues" et 1992 par 2005...


Le Monde
Article paru dans l'édition du 05.05.92



47 morts, plus de 2 000 blessés Les émeutes de Los Angeles ont été les plus meurtrières de l'après-guerre

Les émeutes déclenchées mercredi 29 avril à Los Angeles par l'acquittement de quatre policiers blancs qui avaient passé à tabac un automobiliste noir ont été les plus meurtrières qu'aient connues les Etats-Unis depuis la seconde guerre mondiale. Le dernier bilan établi par les autorités de la grande métropole californienne était, lundi 4 mai, de 47 morts, 2 328 blessés et plus de 3 milliards de francs de dégâts. Huit des 47 personnes tuées l'ont été par les forces de l'ordre. A titre de comparaison, les émeutes de 1965 dans le quartier de Watts, à Los Angeles également, avaient fait 34 morts, et celles de Detroit (Michigan) 43 morts en 1967.

La plupart des victimes sont des Noirs ou des Hispaniques tués par balles. On ne compte qu'une femme parmi les 47 morts. Une liste préalable et provisoire, portant sur une quarantaine de cas, fournie par les services du coroner (l'officier de police judiciaire chargé de déterminer la cause des décès aux Etats-Unis), fait état de 15 Noirs, 11 Hispaniques, 5 Blancs, 2 Asiatiques et 7 personnes dont l'appartenance à un groupe ethnique n'a pas été déterminée. L'âge des victimes va de quinze à quarante-neuf ans. Certaines d'entre elles ont été prises dans le feu croisé des tirs échangés entre les agents de sécurité (privés) et les émeutiers. Une seule personne est décédée des suites d'un lynchage.

Un Français résidant en Californie figure parmi les victimes. Il s'agit de Patrick Bettan, un agent de sécurité âgé de trente ans, tué par des émeutiers alors qu'il défendait l'accès d'un supermarché situé sur Olympic Boulevard, aux confins des quartiers coréen et hispanique de la ville.

Il y a eu également 5 275 incendies et plus de 3 100 magasins, entrepôts ou petites entreprises détruits. Ce bilan officiel provisoire ne prend pas en compte les accidents de voitures, qui ont fait trois morts, et un meurtre dans un supermarché, apparemment distinct des troubles raciaux.

Le couvre-feu, instauré dans toute la ville du crépuscule à l'aube, devrait être levé lundi, malgré l'avis contraire du chef de la police, M. Daryl Gates, qui doit de toute façon abandonner ses fonctions en juin, et dont l'attitude a été très critiquée. M. Gates a reconnu qu'il avait commis une erreur en se rendant à un meeting à caractère politique, rassemblant les amis blancs de la police de Los Angeles, au moment précis où commençaient les émeutes. M. Pete Wilson, gouverneur (républicain) de Californie, a également reproché dimanche à la police de la ville d'avoir sous-estimé l'ampleur des réactions de la communauté noire au verdict du 29 avril.

M. Gates a pourtant laissé entendre qu'il pourrait briguer la mairie de Los Angeles, tenue actuellement par un Noir, M. Tom Bradley. L'hostilité entre les deux hommes a été flagrante tout au long des évènements.

M. Bradley a indiqué dimanche, au cours d'une conférence de presse, que " la situation était pratiquement contrôlée " et que le couvre-feu ne s'imposait donc plus. La journée de dimanche, en particulier, a été calme. Les tribunaux ont commencé à entendre les milliers de personnes interpellées. Les émeutes ont eu une conséquence sur l'écologie, les eaux souillées produites par l'intervention des pompiers se sont déversées dans la baie de Santa-Monica et les autorités sanitaires ont décidé de fermer de nombreuses plages.

Plus de 100 000 personnes ont manifesté pour le retour de la paix civile samedi à Los Angeles, dont de nombreux Coréens, chantant les hymnes nationaux américain et coréen. Des prières ont été dites demandant le " pardon " pour les émeutiers noirs qui s'en sont souvent pris aux magasins tenus par des Coréens, très nombreux dans les quartiers deshérités.

M. Bush, qui a déclaré la ville et le comté de Los Angeles " zones sinistrées ", ce qui ouvre la voie à l'octroi de toutes sortes d'aides financières fédérales, a annoncé son intention d'aller jeudi 7 mai à Los Angeles. Son probable adversaire démocrate pour l'élection présidentielle du 3 novembre, M. Bill Clinton, devait s'y rendre dès lundi. M. Ross Perot, le milliardaire texan qui pourrait lancer une candidature indépendante, a critiqué de son côté l'attitude du président Bush qui aurait dû, selon lui, se rendre immédiatement sur place.

Le calme est également revenu dans la plupart des grandes villes américaines qui avaient connu des troubles raciaux, de beaucoup moins grande ampleur il est vrai. A Ames, dans l'Iowa, une manifestation universitaire organisée chaque printemps a tourné samedi à l'affrontement entre Noirs et Blancs. Il y a eu 22 blessés.

Les soldats de l'armée fédérale et de la Garde nationale continuaient lundi à patrouiller dans les rues de Los Angeles et devraient encore rester quelques jours. Au total, près de 20 000 hommes ont ainsi été déployés : 4 500 soldats fédéraux (dont 1 500 marines), 6 000 gardes nationaux, 5 000 policiers de la ville, 1 290 policiers du comté de Los Angeles, 2 300 policiers de la police routière de l'Etat et 1 000 policiers fédéraux.






Poursuivons ce petit jeu avec cet autre article...


Source : Le Monde
Article paru dans l'édition du 05.05.92



Les émeutes de Los Angeles Les réactions dans le monde De nombreux pays arabes dénoncent les " violations des droits de l'homme "

Les pays les plus souvent dénoncés par Washington pour leur non-respect des droits de l'homme ne se sont pas privés d'affirmer, au cours du week-end, que les Etats-Unis étaient désormais mal placés pour donner des leçons, après les émeutes meurtrières de Los Angeles et la décision de justice qui les a provoquées. Outre la Chine et l'Afrique du Sud (voir les articles de nos correspondants), la Libye, l'Iran et l'Irak ont émis les réactions les plus acerbes. " Comment un pays dont la justice a failli et où les droits de l'homme sont bafoués peut-il s'ériger en défenseur de ces droits dans le monde ? Quelle crédibilité peut-on espérer d'une justice que ses propres citoyens récusent ? " s'est demandé l'agence officielle libyenne Jana, reçue à Nicosie. De son côté, le quotidien gouvernemental égyptien Al-Ahram posait cette question : " Si les événements de Los Angeles ont été provoqués par une erreur judiciaire, comment peut-on s'assurer qu'une telle erreur ne se reproduira pas en cas de jugement aux Etats-Unis des deux Libyens ? " soupçonnés d'être mêlés à l'attentat de Lockerbie en 1988, que Tripoli refuse de remettre aux justices américaine et écossaise.

Le président iranien Rafsandjani a déclaré que " le monde était témoin de la violation complète des droits de l'homme aux Etats-Unis ", qui " ont plus besoin de réformes dans leurs propres affaires que les autres pays ", tandis qu'à Bagdad le commentateur de la radio officielle irakienne estimait que les émeutes des villes américaines " reflétaient la colère d'un peuple noir qui veut se venger de ses gouvernants ".

A Jérusalem, alors qu'officiels et responsables politiques refusaient prudemment de commenter les " affaires intérieures américaines ", plusieurs quotidiens dressaient un parallèle entre la révolte des Palestiniens et la rébellion des Noirs américains, assimilée à une " Intifada noire ". " Nous ne nous réjouissons pas des malheurs des Américains, mais nous espérons que les difficultés d'Israël [dans les territoires occupés] seront mieux comprises ", a déclaré à l'AFP M. Aharan Domb, porte-parole du mouvement des colons dans les territoires occupés

Les violences commises par des Noirs de Los Angeles contre les commerces de la communauté coréenne de la ville ont suscité de nombreuses protestations à Séoul. " Les commerces coréens ont brûlé, alors que les magasins tenus par de riches Blancs ont été protégés par la police ", souligne-t-on en Corée du Sud, où la sécurité a été renforcée, par précaution, autour des batiments américains du pays. _ (AFP, Reuter, AP.)




Puis méditons ceci...

Source : Le Monde
Article paru dans l'édition du 06.05.92



LES EMEUTES DE LOS ANGELES Le tiers-monde au coeur du " rêve américain "


Les émeutes de Los Angeles ont des traits qui rappellent le tiers-monde. La violence enflamme les esprits et les maisons, l'honnête citoyen d'hier, le père tranquille du ghetto noir, se transforme, l'espace de quelques heures, en pillard et fait cause commune avec des éléments moins policés de la communauté. L'explosion révèle aux intéressés, et au reste du monde, des haines profondes et peut-être inexpiables. Cela ne relève presque plus de la politique, comme on l'entend généralement. Et, comme souvent dans des circonstances semblables, les plus pauvres sont à la fois les auteurs et les victimes des émeutes.

Les membres des gangs de jeunes Noirs, que ce soient les Bloods ou les Crips, ont choisi ce moment pour régler leurs comptes avec la police, majoritairement blanche et peu amicale, c'est le moins qu'on puisse dire, à leur égard. Ils vivent, pour l'essentiel du trafic de drogue et de la revente des objets volés dans une conurbation de 12 millions d'habitants. La police avait totalement disparu du paysage, le 29 avril dans l'après-midi, peu après l'annonce du verdict. Les petits commerçants, souvent coréens, mais aussi noirs, blancs, ou " hispaniques " (c'est-à-dire d'origine mexicaine, qui ne sont pas considérés, aux Etats-Unis, comme des Blancs à part entière) ne pouvaient compter que sur eux-mêmes pour défendre leurs biens.

Ils l'ont fait, comme le leur accorde la Constitution, avec des armes à feu. Le résultat a été des tirs nourris et croisés entre les jeunes Noirs des gangs, qui pillaient les supermarchés soudain à portée de main, et les agents de sécurité, coréens ou autres, munis de simples revolvers ou... d'armes automatiques.

Faute originelle

Cette situation est liée à toute une tradition (le " droit de porter des armes et de former des milices armées " est reconnu par les pères fondateurs de la République américaine). Elle explique certainement le nombre de jeunes (et moins jeunes) Noirs et Hispaniques tués par balle au cours des émeutes. Celles-ci se sont traduites, pour l'essentiel, en un pillage spontané provoqué par une décision inique de jurés blancs. Les armes à feu ont transformé en massacre ce qui, sous d'autres cieux, aurait été seulement une manifestation particulièrement " dure ".

Mais les Etats-Unis n'ont pas de leçons à recevoir des vieux pays européens qui ont eux-mêmes, il n'y a pas si longtemps à l'échelle des sociétés humaines, donné l'exemple de la barbarie. C'est d'ailleurs pour échapper à ces horreurs que nombre des Californiens d'aujourd'hui, leurs parents ou leurs grands-parents, ont choisi de venir vivre ici. La seule exception notable est... celle des Noirs, amenés en esclavage dans les plantations du Sud, puis attirés par les hauts salaires de l'Ouest dans les années 40 et 50. Ils n'ont jamais " choisi " les Etats-Unis. Ils se vengent à leur façon du sort qui leur a été imposé par les négriers du temps de la traite, complices et fournisseurs des grands planteurs du Sud.

Ils sont d'autant plus tentés de le faire que les studios de cinéma ne sont pas loin, que l'" usine à rêves " d'Hollywood fonctionne à plein rendement, et qu'ils ont précisément le sentiment, à tort ou à raison, d'être, encore plus qu'au temps de la lutte pour les droit civiques dans les années 60, les grands perdants du " système ".

Cette faute originelle à l'égard des Noirs, les Américains n'ont pas fini de la payer. En attendant, le phénomène le plus encourageant pour l'avenir est l'attitude des bénévoles blancs, noirs, hispaniques, coréens, qui travaillent à la réconciliation des groupes ethniques, à la paix des esprits et... au déblaiement des débris.

DHOMBRES DOMINIQUE



Enfin, relisons la prose de ces deux experts...


Source : Le Monde
Article paru dans l'édition du 05.05.92



M. Poperen : la France est " sur la même pente " que les Etats-Unis.

M. Jean Poperen, ancien ministre socialiste, a affirmé, dimanche 3 mai, au " Forum RML-L'Express ", que la France est " sur la même pente " que les Etats-Unis, précisant que " si rien de décisif n'est fait dans la décennie à venir " on ne pouvait exclure " des phénomènes de même ampleur " que les émeutes de Los Angeles. Il a jugé la France " mieux placée, ou moins mal " que les Etats-Unis grâce à son système de protection sociale, mais il a ajouté " qu'il y avait creusement des inégalités ".

En revanche, M. Kofi Yamgnane, secrétaire d'Etat à l'intégration, a estimé, samedi 2 mai sur FR 3, que la France ne se trouvait pas " dans la même situation " que les Etats-Unis parce que le modèle d'intégration y est différent. M. Yamgnane a dit " pouvoir comprendre " la colère à l'origine des émeutes de Los Angeles, le reaganisme ayant été, selon lui, un " ouragan social ", mais il a " condamné " la violence.

Posté par altiplano à 15:51 - France - Commentaires [0] - Permalien [#]
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